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De Decize à Magny-Cours
Tranches de vie durant la marche pour la décroissance
Raconté par Gilles - 2005
Décroissance soutenable
La décroissance
soutenable (ou décroissance durable) est un concept en
opposition avec le consensus politique actuel qui affirme que la
croissance économique (l'augmentation du produit intérieur
brut) est l'objectif de toute société civilisée.
Aussi connue sous
l'appellation de décroissance durable, cette théorie a
été exprimée la première fois par
Nicholas Georgescu-Roegen. Elle naît d'une controverse sur la
croissance du PIB. Les défenseurs du concept de décroissance
durable pensent que la croissance telle que mesurée par cet
indice n'est que quantitative (par opposition à qualitative),
accentue les déséquilibres nord/sud, l'inégalité
sociale, la précarité et la pollution. Les partisans de
la décroissance pensent que ce type de développement
économique s'oppose donc aux valeurs humaines qui fondent nos
sociétés, et ne tient pas compte du fait que la Terre
est limitée aussi bien dans ses ressources naturelles que dans
sa capacité à supporter la destruction de son biotope.
Définition de Ekopedia
Le 28 Juillet 2004 à
Luc-en-Diois, François Schneider est parti à pied,
accompagné de Jujube, paisible ânesse. Il est parti,
portant avec lui son idéal d'une vie décroissante,
vidée des voitures et de la pub, mais pleine d'une riche
simplicité.
Le 7 Juin 2005 à Lyon, 150 âmes
joyeuses partageant le même idéal ont rejoint sa marche.
Le 3 Juillet de cette même année,
c'est 500 manifestants qui seront à faire la fête dans
les rues de Magny-Cours.
Quelques jours plus tôt, le 29
Juin, deux amoureux pleins de rêves s'étaient joints à
eux.
Le 29 Juin – Où on
arrive à Decize et où on découvre une ambiance
Il nous ensorcelait de sa prose, et sa
voix s'envolait pareille à un chant. Captivante. Magique.
Unique. Ainsi parlait le conteur.
Quand Aristide s'éclipsa,
plantant ses contes fertiles dans le terreau de notre imaginaire, ici
quelqu'un attrapa sa guitare et entama une autre mélodie. Une
flûte se jeta dans la mêlée, suivie d'une
percussion timide et enfin, perfectionnant la mesure, d'une
cacophonique série de gamelles et d'ustensiles de cuisine. Et
c'était parti pour un tambourinant et tintamarrant tapage, qui
sentait la ficelle et l'aluminium, mais qu'un appel tout aussi
enthousiaste à la corvée de bois tua net sur place.
On s'est ensuite présentés
au « cercle », le rassemblement général,
et c'était "Bonjour à tous, nous sommes Gilou et
Valou, de Toulouse". On a cassé la croûte avec
Nicolas et quelques autres, et ce fut une soirée toute en
musique et en danse, vite délocalisée dans le champ
voisin pour laisser Morphée prendre soin des plus fatigués.
Et je n'ai pas parlé de notre arrivée à Decize,
la découverte de trois ânes paisibles sur une petite
place surmontée d'une grande horloge, l'accueil des
décroissants, l'un à la guitare, l'autre à
l'accordéon, les premières causeries sur « la
cause » autour d'une bière agrémentée
d'une fournée d'oeuf durs offerts par le barman.
A peine arrivés, nous faisions déjà partie de la
communauté de la « Marche pour la décroissance ».
Il faisait bon être à
Decize.
Il faisait bon être ici,
maintenant.
Flashback, à quelques jours
du départ, où on découvre la réaction de
notre entourage
Quelques jours plus tôt, j'y
avais finalement eu droit, de la part d'une personne avec qui j'ai
pourtant tout en commun.
« Manifester contre la F1 ?
Mais pourquoi ? »
Je lui avais expliqué que le
sport automobile était l'ultime symbole de la société
du gaspillage et de la consommation, contre laquelle je partais
m'élever. Je lui ai ressorti les clichés, qu'une
croissance illimitée dans un monde limité était
un non sens, qu'il faudrait quatre planètes pour que chaque
être humain puisse avoir le niveau de vie d'un occidental,
qu'on sacrifiait les rêves des générations
futures sur l'autel de la productivité.
Mais non, il n'y avait rien eu à
faire. S'attaquer à un divertissement lui paraissait plus
venir d'un rabat-joie que d'un citoyen responsable.
« En plus, ça
consomme quoi, le circuit, par rapport à l'ensemble du trafic
? »
Plus le temps passe, et plus je me dis
que politiquement, je m'éloigne des idées de mon
entourage. Mais qu'importait si ma soeur ne me comprenait pas. Il
était temps pour moi d'aller là où battait mon
coeur, sur le chemin de la sobriété et de l'amour du
futur, sur celui de la vie et de l'âme humaine.
Où on ignore encore que
chacun ici vit sa propre décroissance
 | | Notre
barbu d'Andréas fait monter une choupette sur une ânesse |
Le plus idiot dans l'histoire, c'est qu'on a commencé
notre chemin de décroissance par l'achat d'une tente, d'une
paire de chaussures et d'un duvet. J'étais plutôt équipé
moi-même, mais hélas ce n'était pas le cas de mon
adorable chérie Valérie. Cet acte effréné
de consommation me donnait mauvaise conscience.
Pourtant à Decize, déjà,
on était quelques 130 décroissants et des brouettes,
droits dans nos bottes. Et dans le tas, il y avait celui qui se
trouvait là par hasard pour accompagner machin, et celui qui
chez lui s'éclaire à la bougie.
Mais ça, je ne l'avais pas
encore compris.
Nous étions le 29 Juin. On avait
déjà partagé beaucoup de choses.
Le 30 Juin – Où rêve et réalité
se mêlent
Dans mon rêve, quelqu'un joue de la flûte, vite
accompagné de deux instruments à cordes. Et puis je me
réveille. Le son de la flûte me secoue encore, suivi
immédiatement de celui d'une cornemuse. Les deux banjos,
c'était Alice et Little Némo qui en usaient depuis le
pays des songes. La mélodie chasse la torpeur de mes membres.
Il est 6h du matin. Bientôt l'heure du départ.
Où on discute en marchant
« Je ne sais pas quoi dire à celui qui admet tous
mes arguments mais, fataliste, ne fait rien car il juge tout geste de
sa part marginal et faible. »
Sac sur le dos, les discussions vont
bon train.
« Ça c'est plutôt
de l'ordre du prétexte flemmard. Raconte-lui l'histoire du
colibri ! Une forêt s'embrase, et tous les animaux s'enfuient.
Alors un minuscule colibri va jusqu'à la plus proche rivière,
attrape une goutte d'eau, la lâche dans la fournaise, et
recommence. "Qu'est-ce que tu fais ?" s'interrogent le
renard, le lapin, et le sanglier. Et le colibri leur répond
"Je fais ma part". »
Est-ce cela que nous faisons nous
autres partisans de la décroissance ? J'aime à croire
qu'on fait plus que « notre part ». En montrant l'exemple
et en parlant avec les gens, on espère que notre goutte d'eau
deviendra ruisseau, rivière, fleuve, océan !
Où on refait le monde
« Cela suffit. C'est terminé
! », s'exclame Sylvain, la nuit tombée. « Il
y a des guerres pour le pétrole,
des guerres ! Des tas
d'innocents se font tuer, d'une balle perdue ou d'un terroriste
suicidaire, tout ça pour qu'on puisse prendre la voiture et
l'avion, aller acheter nos clopes de merde ou saccager les paysages
du monde. On n'a plus le temps
de faire les choses lentement, il faut
arrêter ce gaspillage énergétique et cette
dictature de la consommation. Ce n'est plus une question d'éthique
ou de sécurité écologique mais bel et bien une
question de survie ! »
 | | Cercle
à Fleury sur Loire |
Là, nous sommes à Fleury sur Loire, petit
patelin de son état. Une boulangerie et un bar font seuls
office de commerce, mais sur un immense terrain de foot il y a bien
la place pour une cinquantaine de tentes et trois fois plus
d'individus qui, tantôt s'endiablent dans une gigue effrénée,
tantôt se rassemblent en cercle pour parler de logiciels libres
ou de politique.
« J'en
avais les larmes aux yeux, à Lyon, au moment du départ.
On était, quoi, 120 ? 120 à se poser des questions, à
considérer la décroissance comme une alternative
respectable. Que dis-je, comme la seule alternative ! Et là je
me suis dis "Ça y est, c'est parti, c'est le début
de tout !" »
« Tu
crois qu'on sera à nouveau là en 2006 ? »
« Mais
non, il faut arrêter de raisonner comme ça, et de se
dire qu'on fera quelque chose l'année prochaine. Jamais elle
ne s'arrêtera, cette marche ! Jamais ! On va continuer à
marcher, encore et toujours, si ce n'est pas vers Magny-Cours ce sera
dans nos vies ! »
Il a fait un temps
de chiottes toute la journée, les averses jouant à
saute-mouton avec le cagnard et nous obligeant à nous balader
en permanence poncho et crème solaire à la main. Le
cercle de 15h – on était une centaine – s'est
dispersé en quelques secondes après l'intervention
d'une subite ondée. Tout le monde était parti
s'abriter.
Le soir, le repas
s'était fait, comme à l' accoutumée, en
communauté : riz et nouilles cuisinés au feu de bois
avec des herbes ramassées dans l'après-midi, et lait
caillé pour le dessert.
« Salut
», s'avance une ombre, que Sylvain reconnaît
instantanément.
« Alain
! Tu es mon rayon de Soleil, c'est toi qui m'enthousiasme le plus ici
! »
Alain est très
engagé dans la décroissance. Il parle d'un monde sans
pétrole, où l'homme vivrait avec l'animal et non
de l'animal. Il pense que les panneaux solaires ne sont "pas
assez décroissants", car encore faut-il les fabriquer. Il
a un projet de communauté mi-sédentaire mi-nomade
construite autour d'idées de décroissance. Il faudrait
construire des yourtes, faire des cultures, on parle d'apiculture ...
Pour Sylvain, ce
projet révélait un accomplissement prodigieux.
Cette nuit-là,
une averse fracassante a secoué notre tente.
Le 1er Juillet –
Où on se fait interviewer
 | | Un
peu de repos |
L'étape du jour nous avait amenés à
l'écluse de Jau-Jennay, et l'après-midi ressemblait à
la veille, avec le cercle, les ateliers et tout le toutim. Sauf que
là, Stéphane était en train de me filmer et me
demandait pourquoi j'étais là et quel était mon
point de vue sur la décroissance.
« Ma
chérie et moi on était à une conférence
de Vincent Cheney à Tournefeuille, à côté
de Toulouse. Ça nous a fait aller sur le site web de Casseurs
de Pub, qui liait celui de decroissance.org, et nous voilà.
La décroissance
? Je dirais que c'est une pente douce. Prendre le vélo plutôt
que la voiture quand c'est possible, manger bio à l'occasion,
ne pas regarder la télé, ce sont des petites choses que
je fais déjà. Rien à voir avec les mesures
drastiques que j'aimerais prendre, mais c'est important que chacun
aille à son rythme. Si je parle de toilettes sèches et
de boycott des hypers à celui qui n'est pas familier avec le
concept, il va s'enfuir. Il est important que les gens comprennent
que les partisans de la décroissance ne sont pas des mecs qui
se font chier à se priver de tout pour se donner bonne
conscience. Le concept est trop méconnu pour qu'on se permette
d'effrayer les gens. Après, ils te parlent comme si tu voulais
retourner au Moyen-Age.
Il faut insister
sur le fait que décroissance est synonyme de "joie de
vivre", retrouver les plaisirs épicuriens de la vie,
basés non pas sur l'acquisition d'une grosse cylindrée
ou d'un téléphone à écran couleur, mais
sur le bonheur simple qu'il y a à passer du temps avec ses
proches ou à pratiquer des activités en plein air. Que
le matériel, c'est du confort, mais que si au final c'est pour
se prendre la tête avec, en faisant des efforts pour le payer
ou pour le conserver, le jeu n'en vaut pas la chandelle. »
J'ai
raconté beaucoup d'autres choses à Stéphane,
pendant que ma Valou, Nicolas et Vivien me taquinaient de derrière
l'objectif. Peut-être ai-je l'air hilare sur le film,
qui sait ?
Où on fait des câlins
Et c'est le moment attendu par beaucoup
de l'atelier "câlins". Nicolas nous avait parlé
de cet épisode original où les caresses et les
compliments fusaient de partout, usant de termes tels que
"calino-thérapie", "calino-révolution"
ou "vallée des anges".
C'est avec curiosité que je m'y
suis rendu. Et j'ai entendu les choses suivantes.
« Pourquoi a-t-on besoin
d'en discuter ? Pourquoi on ne commence pas directement ? »
« Je pense que c'est très
important d'en discuter, afin de lever les ambiguïtés,
qu'on ne confonde avec la sexualité et qu'on comprenne quel en
est le sens. »
« Oui. Le contact physique
est un concept éteint que la consommation a remplacé. »
« François Schneider est
convaincu que ça a un lien direct avec la décroissance.
Le contact physique est quelque chose qui a disparu des échanges
entre humains. Déjà qu'on est de plus en plus séparés
par des téléphones et des ordinateurs, on en arrive à
ne plus se regarder en face, ou à serrer des mains de façon
protocolaire. Il faut réapprendre à se toucher, à
renouer le contact directement. »
« Je ne suis pas
complètement d'accord, j'ai des amis auxquels j'aime serrer la
main. J'y mets du coeur, ce n'est pas protocolaire, et je ne veux pas
qu'il y ait autre chose de "physique" avec eux. »
« J'en étais arrivé
à réaliser que je ne faisais plus que des "bises
protocolaires" à ma propre mère. J'essaie d'être
un peu plus câlin avec ceux de ma famille, ou avec mes amis les
plus proches. A force de s'éviter, on se croise sans se
rencontrer. »
Et quand il a été
question de passer à la pratique, je suis parti rejoindre ma
chérie sous la tente, mais sans câlin car elle dormait
déjà !
Le 2 Juillet – Où on
rigole un grand coup
 | | Valou
sous les nuages |
« Le vélo, c'est encore plus décroissant
que la marche à pied. »
« Ah bon ? »
« Oui, à vélo
on est trois fois plus rapide, pour une fatigue comparable voire
moindre. Ce qui fait qu'on s'économise, d'où un besoin
moindre de nourriture et de boisson. »
« Euh, t'es sûr ? Il
faut quand même manufacturer le vélo, sans parler de son
entretien ! »
« Ah mais si tu raisonnes
comme ça c'est pire ! Imagine l'énergie et les
ressources que ça consomme d'élever un être
humain de la naissance à l'âge adulte. Même en
étant totalement décroissant, il faut qu'il se
nourrisse, qu'il s'habille, en hiver il va se chauffer, pour son
éducation il faudra des livres et euh ... non rien. »
Et le silence se pose. J'attends
toujours de voir où Vincent - notre compagnon de marche - veut
en venir, mais il s'est brusquement tu. Après une vingtaine
de secondes, je le prie de poursuivre.
« Oui, non », il
nous répond. « J'avais oublié qu'il fallait
bien qu'il y ait quelqu'un sur le vélo, et que lui aussi il
faudra bien qu'il mange, s'habille et s'éduque. Sinon ça
sert à rien ! »
Ce jour là, on a bien ri !
Où on se pique les doigts
On est arrivé sur un immense champ à Sermoise, peu
après ce grand éclat d'hilarité, rencontrant un
toulousain dénommé Serge, habitant à quelques
kilomètres de chez moi et travaillant ... dans le bâtiment
à côté du mien. Vivien et lui installent leur
bivouac à côté de notre tente, non loin d'un coin
d'orties assez fourni.
Orties qu'on sera ensuite allé
cueillir presque à mains nues pour la popote du soir, guidés
par Alain, celui de la communauté des yourtes.
Le soir, les nouilles aux orties nous
ont bien requinqués, et c'est tant mieux, car la récolte
nous avait ravagé les membres !
Où on écoute les sages
Avant la soupe, on a fait le plus grand
cercle de la marche, au cours duquel Serge Latouche et Paul Ariès
– arrivés tantôt – nous ont fait chacun un
discours, desquels il m'aurait définitivement fallu prendre
des notes. Vincent Cheney nous a briefé sur les modalités
de la manif du lendemain, et François Schneider a parlé
un peu sur son ton habituel, hésitant mais très amical.
Et quand il a annoncé l'heure du
réveil pour le lendemain ...
« Demain, levé 4h ! »
... personne ne s'est plaint. Il y
avait 15 bornes à marcher lentement pour rejoindre Magny-Cours
avant midi, et il fallait bien ça.
Où on espère ne pas être les seuls
 | | Campement
à l'écluse de Jau-Jennay |
José Bové, arrivé en retard, ne m'a pas
passionné avec ses arguments très PAC / OMC qui, si
importants qu'ils soient, ne concernaient pas directement la
décroissance. Et puis il bougonnait dans sa moustache.
Alors j'ai préféré
discuter avec trois ombres dans la nuit.
« La décroissance,
c'est un truc de riches. Faudrait faire une enquête, sur les
250 qu'on est ce soir, il doit y en avoir beaucoup de la classe
moyenne-aisée. Celui qui trime pour gagner à peine de
quoi manger, ou le petit jeune qui rode dans une cité à
problèmes, ça m'étonnerait que ça les
intéresse, la "décroissance". Au final, on
est quelques centaines, et c'est bien tout. »
« Quel fatalisme ! Qu'on
soit 250 et pas 30.000 comme au Larzac, que des milliers d'autres
combats aient été perdus alors que bien mieux partis
que le nôtre ne signifie pas que notre action soit inutile.
J'ai foi envers la décroissance, je suis convaincu que c'est
le seul futur possible. Et
par mon exemple et mon opinion, je touche les gens autour de moi. Et
parmi ceux-là, il s'en trouvera qui m'entendront et
rejoindront cette marche. Et parce que nous faisons cela avec
conviction et avec coeur, parce que notre objectif, c'est le respect
de la planète et de nos enfants, personne ne nous donnera
tort. Et le jour viendra où le fou, ce sera celui qui, en
dépit du bon sens, voudra continuer comme avant, comme durant
ce qu'on pourra appeler "l'ère de la folie de la
consommation". »
Le 3 Juillet – Dur dur de se
leverLever ... 5h. Au lieu des 4h prévu. C'était
le branle-bas de combat mais – croyez-le ou non – à
6h on était sur le départ.
Les ânesses sont parties devant,
François et Andréas avec elles et, derrière eux,
la manifestation s'est mise en marche, lente.
Il faisait frais, au pied de Sermoise.
Une brume nous enveloppait de sa douceur, autour de nous la nature
s'éveillait, c'était ce moment si particulier des
matins de campagnes où les premiers oiseaux frétillent,
se baignant de la primeur des rayons du soleil.
Dans l'ambiance groggie du matin,
plusieurs centaines de décroissants partaient à
l'assaut de Magny-Cours. Solidaires et joyeux, on aurait dit une
bande de copains partant faire la fête.
Où on fait l'apologie du
pétrole
 | | Atelier
banderole |
« Le pétrole est un produit extraordinaire.
Facile à extraire et à transporter, il est la base de
nombreux matériaux comme le plastique, et en tant qu'énergie,
si on compare le travail qu'il peut accomplir avec ce qu'un homme
peut faire pour le même prix, on obtient un chiffre 15 fois
supérieur.
Et nous, on l'a au prix de l'eau, ou
presque.
Imagine une personne de 70 kgs
voyageant seule dans une voiture. Pour que cette personne atteigne sa
destination, il aura fallu dépenser l'énergie pour
déplacer ses 70 kgs, mais aussi les 900 kgs de son véhicule.
C'est 92% d'énergie utilisée rien que pour le transport
du moyen de transport, qui ne sert à personne.
C'est un calcul un peu réducteur, mais qui illustre bien la
légèreté avec laquelle on consomme cette matière
ce qui, au vu de la limite de ses stocks, représente un
gaspillage considérable. Ne vaudrait-il pas mieux garder cette
extraordinaire source d'énergie pour des choses vraiment
utiles ? »
Où ça manque de
dégénérer
J'entends du ramdam par derrière.
Je me retourne, pour voir un manifestant sur le capot d'une grosse
familiale, un autre, furieux, s'acharnant sur ses pneus à
grands coups de pied. On nous avait dit de rester zen face aux
prévisibles réactions désagréables des
gens qu'on croiserait, mais visiblement cet automobiliste-là
voulait passer. Il lui a pourtant bien fallu faire demi-tour, il ne
risquait pas de "forcer le passage" plus loin de toute
façon, sauf à charger toute la manif sur sa voiture !
Et moi je me dis qu'il y a du boulot. Que c'est pas gagné. Que
la décroissance est une flamme de bougie dans le mistral.
Mais je dis aussi souvent que "il
n'est aucun mur que la persévérance ne sache abattre".
De plus, je crois en l'être humain, il est capable de mieux que
de s'énerver contre des piétons à l'intérieur
d'un véhicule de deux tonnes roulant à l'énergie
fossile.
D'ailleurs, François nous dira
ensuite que la manifestation a été superbe.
Monde, nous voilà, nous, les
décroissants !
Tous avec moi !
« Décroissants !
Décroissants ! Des croissants ! Au beurre ! »
Où on crie à la face
du monde
 | | A
l'écoute de Serge Latouche |
La place de la mairie est vide de tout officiel. J'imagine
qu'ils sont sur le circuit. C'est dommage, car ici l'ambiance est
conviviale, les gens s'écoutent, parlent et sont porteurs
d'espoirs.
José Bové attire les
caméras, Albert Jacquard obtient un triomphe et Serge Latouche
captive avec ses explications sur la croissance géométrique.
« 3% par an pendant un
siècle, c'est une multiplication par 20. »
Il a d'autres images, il nous parle
d'une coquille d'escargot qui verrait sa taille multipliée par
16 si elle devait faire croître une alvéole de plus, il
nous raconte comment une algue qui double de taille chaque année
peut mettre 200 ans pour envahir la moitié d'un lac, et
étouffer l'autre moitié 4 saisons plus tard.
A Magny-Cours, place de la mairie, le 3
Juillet 2005, il y avait 500 manifestants à crier leur amour
pour les générations futures, et leur colère
contre la société du gaspillage et du superficiel.
Où on se scandalise
Et que dire des hélicoptères
?! Depuis quelques heures, il y avait une espèce de ballet,
des dizaines d'hélicos allant et venant de et vers le circuit.
Personnel de la sécurité
? Journalistes ? Touristes ? Nous l'avons découvert avec
stupéfaction en rejoignant la gare à pied. Ils
faisaient les mêmes kilomètres que nous.
Il s'agissait de navettes ...
Où on rencontre notre
antithèse
A la gare, un sinistre en noir demande
une cigarette à un petit groupe de décroissants.
« Et vous faîtes quoi
? »
« On manifeste contre le
grand prix de F1. »
Il devait crever de chaud dans son
costard, déjà que nous, en short et T-shirt ...
« Mais c'est bien pour
l'économie, pourtant. »
« Justement, on s'oppose à
la société de consommation. »
Le gars fait son curieux. Il fume sa
clope tranquillement et on discute. Et moi je me dis que lui, ça
alors lui, il n'est pas prêt de comprendre la décroissance,
habillé comme un homme politique, sortant à peine de la
course, une grosse bagnole grise l'attendant.
« Bon, merci, faut que j'y
aille. »
« Tiens, prends ça,
c'est la mini-feuille de choux qui explique nos idées. »
« Non non, c'est bon. Je
travaille demain, je préfère ne pas m'encombrer
l'esprit. »
Et il est parti, les mains vides, sourd
à notre appel, aveugle de nos peurs et de nos espoirs.
Il m'a foutu le cafard, ce cynique.
Le 25 Juillet – Où on
fait le point
 | | Marche
au bord du canal |
On avait pris le train avec Serge, et le soir on avait dormi
au camping de Vierzon, où encore une fois le ciel nous était
tombé sur la tête. De retour à Toulouse, le 4
Juillet, on avait plein d'espoirs et de rêves dans la tête.
« La clé, c'est de
réapprendre à prendre le temps de faire les choses. Le
temps de se déplacer, le temps de cuisiner, le temps
d'entretenir ses affaires. Le temps de vivre. Plutôt que de
systématiquement faire appel à des machines ou des
produits chimiques qui vont faire tout ça à notre
place, nous laissant plus de temps pour ... pour quoi au fait ? »
Les visages de nos compagnons ne nous
ont pas quitté. Nicolas l'auxerrois sympa qui, devant partir
le 3 au matin, nous avait demandé de manifester pour lui,
Vivien qui en connait un rayon sur la décroissance, Serge mon
"voisin", Lucy qui m'a laissé un petit dessin sur
mon carnet, Sylvain avec qui j'ai discuté un soir. Mais aussi
Andréas, personnage cartoonesque qui s'est si bien occupé
des trois ânesses, Thomas qui a tout organisé du début
à la fin, Aristide en orateur hors-pair et porte parole des
marcheurs, Alain l'expert en herbe. Et Albert Jacquard, et Paul
Ariès, et Serge Latouche, et José Bové, les
personnalités qui nous ont donné leur support, donnant
encore plus de crédit à notre action. Et François,
figure de proue de la marche, notre repère à tous. Et
ceux et celles avec qui j'ai discuté, le temps d'un repas, ou
durant la marche, et dont je n'ai pas retenu le nom. Et tous les
autres, qui sont restés des silhouettes amicales, le temps
d'un clin d'oeil ou d'un sourire.
On a recommencé avec nos
quotidiens. Et rapidement, on a fait la liste de ce qu'on pouvait y
changer :
Faire du compost, vérifier
l'origine des produits, prendre le vélo, installer un
économiseur d'eau, réfléchir
avant d'acheter un produit culturel, avoir des
poches en plastique sur soi plutôt que d'en accepter à
chaque fois de nouvelles, ne
plus mettre les pieds dans un hyper, utiliser
des noix de lavages ...
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