Voilà le compte-rendu par François Plassard de la 1ère journée des Etats Généraux de la Décroissance Equitable qui ont eu lieu a Saint Nolff début juillet.
Synthèse première journée EGDE à Saint Noff 7 juillet 2006
Source du regard
Réagir spontanément en « effet miroir » sur ce que j’ai entendu toute la journée en allant d’un atelier à l’autre pour écouter, c’est une mission impossible.
J’ai essayé de relire toutes mes notes en essayant de classer ce que j’ai entendu en quatre parties : ce qui est de l’ordre du constat et du diagnostic, ce qui est de l’ordre des questions fortes ou enjeux, ce qui est de l’ordre des stratégies, ce qui est de l’ordre de l’action concrète.
C’est ainsi que dans mon passé d’agent de développement territorial pendant quinze ans au service des associations, des élus et des entreprises nous mettions en ordre des « entretiens non directifs » pour les restituer souvent sous forme de « théâtre d’intervention » devant la population. Pour ceux qui connaissent les travaux de l’école de Palo Alto sur le changement, cette grille qui me parle correspond à celle des quatre cerveaux (limbique doit, cortex droit, cortex gauche, limbique gauche). Mais une grille reste une grille, elle n’est qu’un outil pour tenter de dégager de la signification, du sens de ce que j’ai cru comprendre des propos entendus et ainsi rebondir. Merci pour votre indulgence à mes propos forcement réducteurs.
Ce que j’ai entendu
Sur la partie du constat ou du « ressenti » revient l’association du mot accumulation et profit à celui du Capitalisme pour contester la « croissance », « sortir de l’industrialisme » . La croissance « c’est la condition de survie du capitalisme » avez vous dit, l’un d’entre vous a rajouté « pour éviter la révolte des pauvres ». Si la croissance cultive « l’individualisme », la division du travail, l’opacité dans des circuits d’échanges toujours de plus en plus long ( voir l’explosion des transports), la décroissance plaide « l’autonomie et la coopération » ;
Vous avez voulu ré interroger le contenu donné aux mots « partage » ( de qui, de quoi, pour qui ?), le mot solidarité (ethnocentrique), le mot richesse et le mot pauvreté, le mot travail (que de toute façon le capitalisme ne peut fournir à tout le monde), le mot Progrès ( on vit plus longtemps mais pas mieux). Même le mot « science » ( devenue techno science) a été ré interpellé notamment dans l’atelier santé ; « il y a des fondements scientifiques qui ne sont pas scientifiques » ( se débarasser de l’idée que l’allopathie serait plus scientifique que les autres approches de la santé)
Au mot décroissance vous voulez associer l’idée de plus de joie, plus de bonheur, de croissance de vie. Au mot travail ( devenu toxicomanie) vous avez opposé le mot « œuvre » pour exister en tant qu’artiste, philosophe, citoyen, et non simplement en tant que producteur et /ou consommateur. En atelier j’ai exposé notre expérimentation réussie d’université citoyenne du temps choisi de 1992 à 1996 en Rhône Alpes puis en Italie : un nouvel art de vivre pour partager le travail autrement grâce à un cheque de temps choisi (prototype d’un futur revenu de citoyenneté ?), pour se dé droguer du travail et changer de vie, pour travailler moins, mieux et travailler tous…je n’y reviendrai donc pas ici. Cela pourra être débattu dimanche dans les chantiers à défricher.
Souvent revient le constat d’une complicité (collusion) entre les forces de l’Etat et les forces du marché pour « faire de la croissance » mais si tôt qu’apparaît la production de biens nécessaires pour l’émancipation et un gain minimum de confort, apparaît insidieusement un renversement de logique : les moyens deviennent la fin ! C’est le produire pour le produire qui l’emporte, la productivité érigée en finalité. Les solutions deviennent problèmes qui ne font qu’aggraver ceux qu’ils sont censés résoudre ! Comme je l’ai entendu aujourd’hui plusieurs fois « l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions »
Plusieurs fois j’ai entendu parler des sociétés dites non développées qui ont sur ce registre de « l’inversion des fins et des moyens » beaucoup à nous apprendre, certains ont insisté sur l’exemple des « peuples premiers » plus proche de la nature, qui avaient privilégié l’Etre à l’Avoir (l’accumulation), qui ne connaissaient pas le concept de propriété. Le détour de notre regard sur d’autres peuples a le mérite de nous donner à voir la dimension idéologique et culturelle qui a colonisé notre imaginaire d’hommo economicus occidental pour faire de la croissance une finalité en soi. et nous mettre en posture de « maître et possesseur de la nature » (Descartes) par l’artificialisation de nos systèmes techniques. Arrêtons là sur cette première partie des ressentis partagés que ce bref début d’inventaire est loin d’épuiser. Pour beaucoup cela va sans dire, mais cela va encore mieux en les disant. N’est ce pas une fonction importante de telles rencontres que de permettre à chacun de mettre ses propres mots sur un diagnostic à partager ?
Venons en à la deuxième partie de notre grille : les questions fortes et les enjeux de la décroissance
J’ai entendu deux fois qu’il aurait été plus facile de sortir du capitalisme en 1850 qu’aujourd’hui et que le capitalisme a une capacité de réajustement de ses propres règles pour se continuer : « toutes nos idées sur l’ « autrement » quand elles ne sont pas éliminées à leur naissance sont récupérées » ; Le sentiment d’interdépendance des processus économiques, sociaux, culturels en œuvre engendre dans les débats que j’ai entendu içi différentes formes de sensibilité sur les enjeux de rupture pour sortir de la croissance. Je les ai regroupés en trois nuages ou « problématiques » : trois désaccords féconds ? trois attitudes ou comportements complémentaires ?
Le premier groupe semble plaider la priorité pour un changement individuel avant toute chose. A chacun de dire comment il fait pour changer de vie pour changer la vie. La vision du monde n’est plus thermodynamique, mais holistique ( dans l’hologramme le tout est dans chaque partie). Ainsi pour ce premier groupe, c’est quand un pourcentage d’individu suffisant aura changé ( 20 % , 30 % ?) que le tout basculera. Référence est faite à la mémoire de l’eau ou à la métaphore « l’arbre est dans la graine » . On est dans la priorité d’un changement personnel : un autre rapport à soi et à l’autre ou à l’altérité, qui conditionne un autre rapport au collectif ;
Pour un deuxième groupe le mouvement de la décroissance est un « chemin vers… », une pensée qui se renouvelle par l’action. On n’élimine pas le paradoxe d’être dedans et dehors. Priorité donc à l’invention d’actions individuelles et collectives « subversives », « contaminantes » ( à l’exemple des taupes) qui nous font sortir du cadre de la croissance. Priorité à l’imagination, à la créativité dans les projets menés en commun ( exemple les casseurs de pub, les opérations de boues sur les 4x4 , les journées sans achat, les indicateurs de WWF sur l’empreinte écologique mis en situation etc ; ;) Les démarches non violentes n’excluent pas de changer ( peser sur) les rapports de forces en présence.
Pour le troisième groupe le mouvement de la croissance doit être plus radicale ( « s’en prendre aux racines de l’arbre et pas aux branches »). Sinon on est dans le réformisme et la récupération.. C’est l’appropriation directe par les populations de leurs besoins et de leur mode de production qui doit être mise en œuvre ( démocratie participative directe). La révolution culturelle doit être immédiate et impliquer le plus grand nombre ; On parle alors d’un retour massif à la campagne. Mais là la réalité récente spéculative des prix sur le foncier rend la question difficile dans le cadre de la non-violence et du droit de propriété.
Voilà donc un retour sur les enjeux ou questions fortes pour rebondir à partir de ce que j’ai cru entendre dans vos propos. Puisse ce premier regard partiel interpeller les ateliers de demain.
Sur la troisième partie des stratégies concertées à mettre en œuvre par la mouvance qui se reconnaît dans le concept de décroissance, je n’ai pas en relisant mes notes trouvées d’idées forces. La jeunesse de cette mouvance nécessite encore du temps d’inter connaissance pour que structure cette troisième partie. La diversité des composantes entre des réalités aussi différentes que les Sels, les cafés de la décroissance, les AMAP, les collectifs locaux informels, les amis de la terre etc. nécessite encore d’autres rencontres d’inter connaissances pour que s’élaborent des stratégies communes ; Mettre en visibilité sur Internet le foisonnement des initiatives locales innovantes se reconnaissant dans le concept de décroissance allié à celui de frugalité volontaire et heureuse serait un premier pas pour leur donner envie de se rencontrer et d’échanger. ..
Réaction : un retour des échanges non monétaires ?
Ma conclusion provisoire est de dire que sur les sept thèmes que sont :
l’éducation, la santé, l’environnement, la culture, les services relationnels de proximité, le petit artisanat et le petit commerce, l’agriculture multifonctionelle de service et de proximité qui occuperont l’essentiel des activités des hommes demain dans nos pays industrialisés, je fais l’hypothèse qu’un retour important du troisième système d’échange non marchand que nous connaissons : « de don et de réciprocité » deviendra plus que jamais nécessaire.
Peut-on réduire ces sept thèmes cités plus haut à la seule relation fournisseur / client du marché, parfois à la relation prestataire /usager de l’Etat qui s’efface au profit du marché, sans conséquence grave en terme de violence ?
Comme le disait le petit prince de Saint Exupery qui s’y connaissait en terme de don et de réciprocité ( le livre le plus vendu au monde et traduit dans toutes les langues) : « les hommes n’ont plus d’amis depuis qu’ils achètent les choses toute faite chez le marchand ». Reviendra t-il à la mouvance de la décroissance le rôle de dépasser une économie du bien ( dont le centre de gravité se déplace sur la Chine et l’Inde) par une économie du lien ? Voilà encore une entrée pour débattre de la décroissance. C’était sur elle que nous avions pariée dans notre expérimentation sur le temps choisi avec cheque du temps choisi soutenu par l’Europe et traduite en projet de loi au sein du secrétariat d’Etat à l’économie solidaire ;
Francois Plassard |