Le Cycliste et le balayeur
Le ciel, nuageux et
monotone, lui rappelle qu'au dessus de lui, quelque part, le soleil
chaleureux épand ses rayons. Mais il n'en voit pas la couleur,
de là où il est. Le temps est ainsi. Pas mauvais, pas
bon non plus. Hier n'était ni pire ni meilleur, demain
sera-t-il différent, seuls quelques détails en
témoigneraient.
'Semblable à ma
vie, se dit-il.'
Et le cycliste roule.
Il roule, l'humeur
maussade, un peu déprimé par les éléments,
par ces journées qui se ressemblent. Dans sa tête il
récapitule tout ce qu'il aimerait faire et qu'il ne fait pas.
Tout ce qu'il aurait voulu vivre et pour lesquelles il est trop tard.
Tout ce qu'il sait qu'il entreprendrait avec joie, mais qui au final
resteront des désirs. Faute de temps. Faute de talent. Faute
de volonté.
'Et dire que je n'ai
qu'à en décider autrement ...', rumine-t-il.
Et le cycliste roule.
Il se rappelle des
grands combats. La guerre. L'argent. La politique.
Il se rappelle des
grands fléaux. La maladie. La vieillesse. La mort.
Il se dit qu'avec toute
cette technologie, l'homme est toujours incapable de créer la
chose la plus fondamentale qui soit. Et lui, le cycliste, ruminant
cela, reste chez lui et culpabilise en s'imaginant être
meilleur qu'il ne l'est.
Le cycliste aimerait
expliquer quelle est la formule du bonheur, mais il ne trouve pas les
mots. L'air froid teinté d'humidité glisse sur son
visage, l'aidant à broyer le noir dans son coeur. Chaque
seconde un véhicule à moteur le double, et à
l'intérieur, quelqu'un comme lui. Qui se rend de son travail à
son domicile. De son chez lui à là où il gagne
son pain. Et encore, et encore ...
Et le cycliste roule.
Et le balayeur balaie.
Le cycliste ne sait rien
du balayeur. Sans doute l'a-t-il déjà croisé de
nombreuses fois, sans jamais lui prêter attention. D'un geste
dont l'habitude a forgé l'insouciance, l'homme entre deux
âges, brun, moustachu, gagne lui aussi son pain. Il ne sait
rien du cycliste, lui non plus.
Les deux hommes se
croisent, et une seconde, une éternelle seconde, leurs
regards, aussi, et à jamais, se croisent.
Et le cycliste roule.
Les roues du vélo le sépare, mètres après
mètres, du balayeur. Il pense à ce qu'il a lu sur son
visage.
Il pense à cet
homme, qu'il ne connaît ni d'Eve ni d'Adam, cet homme qui a
prit une seconde de sa vie pour lui apporter la chaleur d'un regard.
Dont l'oeil bienveillant et le sourire magnifique vient de chasser
les nuages de son coeur.
Et tout devient clair
pour le cycliste. Les grands combats doivent être menés,
il n'en doute pas une seconde. Mais à la porte de sa vie, en
face de lui, partout et toujours, se mène également le
combat du bonheur. Il prend la forme d'un moment de courtoisie envers
un inconnu, et celle de la peine qu'on prend pour les autres quand
rien ne nous y oblige. C'est de la sincérité dans le
petit "Ça va ?" qu'on demande à qui on croise
le matin. C'est le pardon envers celui qui s'est montré
désagréable, car au fond de lui il est moins méprisable
qu'il ne souffre de son quotidien.
Ces choses-là
n'empêcheront pas la Terre de tourner en biais, mais ce petit
combat, il en est convaincu, a le pouvoir de rendre le monde
meilleur.
Et le cycliste roule. Et
le balayeur balaie.
Le bonheur est un
sourire.
Ecrit par Maskounet
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