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Notre village dans les nuages

Furikuri

Furikuri



Fermez les yeux, et imaginez ...
Non, attendez, ça va pas. Si vous fermez les yeux, vous pourrez pas lire cet article. Alors ouvrez grand les yeux, et imaginez ...


Une gigantesque salle de concert, disons 10.000 personnes, tous entassés dans une gigantesque fosse, habillés avec des T-shirts de rebelz, hurlant des insanités à tu-tête, enivrés par des vapeurs assimilables à bien des substances, certaines d'entre elles – peut-être – licites. Là-dessus, sur la scène gigantesque noyée dans une épaisse fumée artificielle, la musique commence, relayée et mise en valeur par d'insondables et cacophoniques hauts-parleurs. Le bien-heureux, l'anthologique, l'épique Axel Rose, bercé par une musique immortelle, entame son couplet.
"Ouaine iou ouere iouanngue, ained iour artte, ouaze ane opeune bouque ..."
Les fans hurlent, les filles ne s'évanouissent pas (c'est pas Michael Jackson, quand même), le temps s'arrête, mais l'incontable Axel poursuit.
"Iou iouze tou sèye, live ained lette live ..."
Et c'est dans un tonnerre incommensurable, dans une irrésistible émotion, tordant la structure de l'espace-temps de par leur seule présence, qu'entrent en scène (en fait elles y étaient déjà, mais jusqu'à présent on s'en foutait), les inénarrables "illuminées du quatrième millénaire".
Au milieu des flashs stroboscopiques, de la fumée et des décibels, on distingue vaguement leurs silhouettes, mais c'est bien suffisant. Elles sont américaines, elles se trémoussent comme des idiotes, et dans le fond, comme un écho, répliquant à la voix du chanteur des Guns, transperçant l'assemblée de leurs implacables présences, résonnent leurs voix.
"Iou no iou dide, iou no iou dide, iou no iou dide ..."

Là où volent les anges ...

Si vous aviez fermer les yeux, vous pouvez les rouvrir (et vous m'enverrez un mail pour m'expliquer). Gardez bien cette image en tête, et vous aurez une vague idée de ce que l'otaku moyen ressent lorsqu'il regarde Furikuri.




Désolé pour cette longue intro très "private joke", que je pense personne à part moi ne comprendra, à moins que j'en donne une légère explication.
Les illuminées du quatrième millénaire sont ces femmes qui viennent se trémousser sur scène lors des concerts des Guns'n'Roses. Le décalage entre le caractère pathétique de leur présence et la tenue plus "forte" de ce qu'il convient d'appeler des artistes m'a toujours paru si violent que je m'en sers depuis plusieurs années pour définir le concept même du décalage.
Quel rapport avec Furikuri, me demandez-vous ?
J'y viens, j'y viens ...
Mais avant tout, expédions vite fait les présentations sommaires. Furikuri - ou FLCL - est une série de 6 OAV produite par la bien aimée Gainax. Une nouvelle oeuvre intemporelle, un nouveau miracle d'originalité.
Bref, c'est sûrement de la balle, mais commençons la description de ce phénomène qu'est Furikuri par un de ses aspects les plus invraisemblables. Entre en scène, sous les projecteurs, le scénario ...


Une histoire ... euh ... euh ?

Les 6 OAVs que composent Furikuri proposent un premier décalage sur le plan scénaristique. Les événements qui secouent cette série sont à ce point invraisemblables que la réalité se courbe rien qu'à leur évocation.
Itadakimanmasu !!!
La fracassante entrée de Haruko

Ça commence alors qu'un gamin répondant au pathétique patronyme de Naota se fait latter la gueule à grand coups d'une espèce de guitare bizarre qui fait un bruit de tronçonneuse par une jeune fille juchée sur une Vespa jaune, issue sans doute de la conquête spatiale pour faire une entrée aussi tonitruante. Elle s'appelle Haruko, et on n'a pas fini d'en entendre parler.
Son arrivée peu discrète dans la vie de Naota possède un sens bien mystérieux, et va sensiblement bouleverser cette dernière. Vous raconter pourquoi serait vraiment dommage, mais en gros, le quotidien du jeune garçon va devenir un peu moins "ordinaire" qu'il le prétend, et que quand Naota parle de banalité, il inclut dedans le fait de se faire enlacer très sensuellement par la petite amie de son frère, ainsi que celui d'habiter une ville rythmée par un fer à repasser géant.
Je le dis d'avance pour ceux qui viendraient à en douter – et il y en aura – mais sachez que tout cela fini par prendre un sens. Un sens sans doute peu commun, mais la cohérence scénaristique n'a pas à inclure la logique pour être pertinente.
Les personnages sont eux aussi complètement affolant. Je décernerais bien quelques palmes pour les plus incroyables d'entre eux, mais il m'en faudrait presque une par personnage. Naota est parfait dans son rôle de jeune gamin pris en tenaille au milieu de 'l'incongruité'. A part lui, les autres personnages qui secouent l'univers de Furikuri échoueraient sans doute tous les Alcotests, et ce même en état de parfaite sobriété. Je citerais le père Naota, dans l'ambiguïté, notamment de par sa relation avec Haruko, frise l'indécent. On a aussi Kanchi, une sorte de robot qui partage finalement le quotidien des personnages. Et c'est tout le temps comme ça ...


Oh je sais, je vous entend penser, vous avez vu, par exemple, le film Utena, ou je ne sais trop quelle autre bizarrerie, et vous vous prétendez difficilement impressionnable. Peut-être avez-vous théoriquement raison, mais là où théorie échoue, la pratique réussi, et vlan ! Transition vers la mise en scène et la réalisation ...


Et pourtant, elle tourne ...

Et dire que les premières images de la série faisait penser à du shojo ...
D'abord, un premier constat crève les yeux. C'est bô ...
Je suis pas toujours au courant des derniers progrès de l'animation nippone, mais j'avoue être impressionné. La série possède un design très réussi, une cohérence graphique originale (je me comprend), mais surtout une animation à se fracasser la tête contre les murs. Ceux qui me connaissent sachent que je n'y accorde que rarement un peu d'attention, mais franchement, sur ce coup là, les chtits gars de chez Gainax nous ont pondu quelque chose de tout à fait impressionnant. Que nous parlions d'OAV et non de série TV y est sans doute pour beaucoup, mais en l'occurrence j'ôte avec un grand geste mon chapeau virtuel, et je le baisse bien bas dans une sorte de révérence masculine parfaitement déplacée.
Passée cette exorbitation oculaire, on prend conscience de ce qu'on finit par identifier comme étant cette chose qu'on appelle "rythme", et là, les quelques uns qui se prétendait blasés pour avoir vu le film Utena iront retourner jouer dans le bac à sable. Parce que si décalage il y a, c'est bien ici. Les scènes se déroulent de façon parfois bien incongrue, et on est souvent assommée par une narration qui frise l'hystérie alors qu'un instant avant on était confortablement installés à regarder quelque chose de tranquille. Face à cette soudaine et impromptue avalanche d'événements et de dialogues, on se sent quelque peu désorientés, d'autant que le style très japonais, les jeux de mots difficilement adaptés par les fansubs (voir pas adaptés du tout), et le changement parfois surprenant au niveau du style graphique – comme cette scène où l'animation se réduit à de simples planches de manga – tendent à provoquer ce qu'on peut appeler une overdose d'adrénaline.
Un autre décalage, mais dans le mauvais sens du terme cette fois, concerne la bande son.
Une série dite normale possède en général de nombreux extraits musicaux de tailles modifiables et facilement adaptable de sorte à ce qu'on en trouve toujours une qui colle bien à la situation. Ce n'est pas le cas de Furikuri dont les chansons rocks de rebelz, longues, et rarement adaptées à la situation sabotent souvent la transition entre les scènes. Relativisons quand même ce qui aurait été un désastre si toute cette ambiance musicale – interprétée par le groupe "The Pillows" – n'avait pas été d'une très bonne facture.

Une série décadente

Pour conclure, juste une précision, car je crois que je n'ai pas été suffisamment clair à ce sujet. Il y a le problème avec la bonde son, mais à part ça Furikuri est une ANTHOLOGIE à voir absolument, je vous garantie que vous ne considérerez plus l'animation de la même manière après avoir contemplé cet animé hors-norme. Il y aura bien sûr de nombreuses personnes qui vont détester, mais je suppose que c'est le destin de tout ce qui est original de se faire la normalité comme ennemie.


Le manga Furikuri.
Pas tout à fait la même chose.

Pour terminer, quelques mots sur le manga Furikuri. Son style graphique très dépouillé et ses dessins aux très très simple – à la limite de l'amateurisme – choquent, surtout après s'être explosé les yeux sur les indéniables qualités de l'animé. Si le premier réflexe est le rejet total du genre, il faut reconnaître que ça reste au final rien de moins qu'un style vraiment très différent, moins soigné mais potentiellement intéressant. J'ignore si l'histoire est la même, mais ce simple changement traumatisant au niveau visuel devrait suffire à affirmer l'identité du manga sur l'animé : certaines séries souffrent d'une trop grande similitude entre leurs supports papier et vidéo (DNA² en est le meilleur exemple à ma connaissance).